Depuis quelques années, mon objectif
est de tracer dans ma musique les parcours de l’imaginaire
qui est en chacun de nous. Difficile à appréhender,
à la lisière entre le conscient et l’inconscient,
il émerge fugitivement dans les états de rêverie
diurne, dans les rêves nocturnes. Dans ces états psychiques,
la réalité sensorielle quotidienne subit une distorsion
et laisse progressivement place, dans un espace extrêmement
mouvant et instable, à une réalité intime et
subjective (le corps peut subir des déformations, le temps
peut être réversible, le même instant peut se
répéter indéfiniment).
Je tente d’exprimer cette vie impalpable des affects dans
toute sa mobilité en élaborant des configurations
sonores en constante transformation, un bouleversement permanent
d’une matière musicale jamais définitivement
constituée et qui fait chavirer les repères de l’audition.
Ces pulsions qui nous traversent, ce flux qui charrie des matériaux
psychiques hétérogènes issus de différentes
périodes temporelles de notre histoire personnelle, forment
des constellations signifiantes, des polarités, des montages
dont l’architecture est particulière, spécifique
pour chaque individu. Cependant, au-delà des spécificités
individuelles, on retrouve toujours l’abstraction de cet autre
corps (corps imaginaire ?) qui dépasse les contours charnels
et qui est vécu comme un ensemble de lieux de sensations
qui dissolvent la cartographie anatomique et lui substituent des
zones d’intensité.
Un des axes constants de
mon travail concerne l’écriture d’un corps sonore
qui serait le reflet de cette image inconsciente du corps, constituée
au cours de notre vécu et quelquefois en conflit avec les
limites du schéma corporel réel. Je travaille sur
cette dimension de la limite en élaborant des objets sonores
ou des gestes instrumentaux qui subissent progressivement des torsions
(dilatation, contraction de la matière qui les constitue
à l’aide de divers processus rythmiques), des variations
de timbre (insertion d’éléments qui envahissent
peu à peu le timbre originel). Ils vont se combiner avec
d’autres objets et créer ainsi de nouveaux objets eux-mêmes
en constant devenir. L’identité devient incertaine,
des changements d’état s’opèrent (les
objets peuvent devenir une texture par étirement temporel
ou superposition de strates à temporalités différentes,
le choix d’articuler certains partiels présents dans
un spectre sonore peut donner naissance à un geste musical
qui, combiné avec d’autres gestes, formera l’allure
d’un objet). Certains objets sont peu à peu vidés
de leur contenu harmonique (les hauteurs disparaissent laissant
place au souffle seul, au bruit…), ils deviennent transparents,
désincarnés. Seule reste l’allure de l’objet,
vidée de sa substance, comme une enveloppe morte que l’on
pourrait greffer à un autre objet ou à une autre situation
musicale.
Dans le cas de l’écriture
d’une pièce avec électronique, l’utilisation
de l’informatique me propose de nombreux traitements (altération
de l’identité des timbres, démultiplication
du son, fusion des sons instrumentaux et électroniques, étirements
temporels, modification de l’espace…) et une possibilité
de reculer les limites physiques du son plus loin encore. J’enregistre
des bruits, des sons instrumentaux ou de courtes séquences
déjà composées et je leur fais subir diverses
transformations. Je constitue ainsi un ensemble d’objets déformés
(comme entendus à travers un prisme), de halos, d’enveloppes
presque immatérielles du son, d’échos des objets
acoustiques composés. De nouvelles potentialités apparaissent
et concourent à ouvrir une brèche (faisant surgir
un autre champ psycho-sensoriel). L’auditeur est pris dans
un espace aux contours indéfinis, les frontières entre
les objets sonores deviennent floues, leur forme devient élastique
ou recomposable à l’infini tel un kaléidoscope,
leur source n’est pas clairement perceptible.
Depuis l’année
dernière, je développe un projet qui s’articule
autour des espaces urbains souterrains (métro, tunnels, abris…).
L’espace urbain souterrain (en particulier le métro)
est caractérisé par la mobilité et l’ambiguïté.
Les parois, les couloirs, les tunnels induisent une réverbération,
une réflexion du son dans diverses directions, une modification
ou une fusion des timbres et perturbent ainsi l’identification
et la localisation des sources sonores.
La démarche est de rapprocher ce vécu psychique et
corporel inconscient et l’univers urbain. Il s’agit
de donner une forme, une architecture à tous ces sons qui
vivent de manière anarchique sous la ville afin de dégager
la force poétique dont ils sont imprégnés,
leur apparence presque vivante quelquefois. Dans cette immense structure
polymorphe, l’opposition entre objets et êtres vivants
semble disparaître. Les sons paraissent en effet organiques
ou animaux, et l’on peut entendre des râles, des cris,
des souffles et toutes sortes de productions sonores qui évoquent
la voix animale ou humaine.
Et il est vrai que l’urbanisme créé par l’humanité
est le résultat d’une tentative de prolonger le corps
humain, de favoriser ou d’augmenter ses performances. Les
constructions de toutes ces extensions corporelles que sont les
objets présents dans une ville (trains, métros, avions,
escalators, etc.) pallient les faiblesses, les lacunes du corps.
Ce sont des productions fantasmatiques finalement, puisqu’elles
aspirent à nier la réalité de la condition
humaine qui est celle de la limite.
L’écriture musicale évoquerait un territoire
hybride, aux frontières assez floues, dans lequel se confondraient
la complexité du fonctionnement physiologique et psychique
de l’être humain (cette « machine désirante
» ainsi que Gilles Deleuze et Félix Guattari nommaient
l’inconscient dans leur livre « L’Anti-Œdipe
») et la multiplicité des configurations acoustiques
de la ville souterraine (inconscient de la ville ?), donnée
à entendre comme un corps urbain, une sorte d’énorme
mécanique qui aurait une existence autonome.